La portabilité des données d’éducation au service de l’encapacitation des individus

Libérons la puissance de nos données personnelles !

Par Jean-Baptiste Piacentino, Responsable du développement international chez Millionroads

Venue tout droit des États-Unis, la notion d’« encapacitation » (empowerment) fait son bout de chemin en France depuis quelques années et prône le pouvoir d’agir des individus sur leur propre condition, leur autonomie et leur faculté d’émancipation. Cette notion est largement reprise et utilisée en France, notamment dans le monde de l’entreprise, et se voit très nettement renforcée par l’arrivée du règlement général sur la protection des données (RGPD) en 2018. Si de nombreux secteurs se sont déjà emparés de la portabilité des données comme d’une opportunité unique pour donner plus de pouvoir et de liberté à leurs clients, et donc de favoriser leur encapacitation, les secteurs de l’éducation et de la formation tout au long de la vie ne devraient pas tarder à prendre la mesure d’une telle initiative. Élèves, parents, enseignants, institutions, créateurs de contenus et de services pédagogiques, tous doivent voir dans la portabilité des données une véritable occasion d’explorer de nouvelles manières d’appréhender l’apprentissage et de créer de la valeur pour tous les acteurs de l’éducation.

La portabilité des données : quels bénéfices pour le secteur de l’éducation ?

La généralisation des équipements et des ressources numériques au sein des établissements scolaires conduit, par les usages pédagogiques et administratifs qui en découlent, au recueil et à la transmission d’un volume important de données. On parle alors de données « d’éducation », dont beaucoup sont des données personnelles. Or aujourd’hui, la plupart des traces d’apprentissage d’un élève n’ont pas vocation à subsister et disparaissent progressivement. C’est le cas, par exemple, lorsqu’elles sont disséminées au gré de la multitude d’outils que l’enseignant utilise pour faire cours, et qui sont trop disparates pour pouvoir penser à récupérer les données collectées par chacun d’entre eux. Elles peuvent aussi disparaître à l’occasion du passage d’une classe à l’autre, pour la simple et bonne raison que les établissements ne les stockent pas. D’abord, parce qu’ils n’en ont pas les moyens, mais aussi parce que le cadre établi par le RGPD a eu pour premier effet de régler trivialement la question de cette donnée nominative et donc sensible.
Chaque année, ce sont donc toutes les bibliothèques individuelles qui brûlent et avec elles, un capital immatériel majeur qui permettrait peut-être, s’il était exploité, de mieux répondre aux enjeux cruciaux de l’orientation et de la formation.

Car, en effet, au cœur de la question des données d’éducation se trouve tout un écosystème où de nombreux acteurs pourraient interagir.
Pour commencer, il y a l’élève ou l’apprenant qui dispose de nouveaux leviers grâce à la portabilité des données et sa capacité à les diriger vers tel ou tel service d’apprentissage ou d’accompagnement. Il peut ainsi maîtriser sa trajectoire scolaire et professionnelle, prendre conscience de sa progression, évaluer ses savoirs et même se positionner par rapport à un niveau de compétence qu’il souhaite atteindre. La technologie des données pourrait lui restituer des informations clés pour bénéficier de services d’accompagnement personnalisés plus efficaces, lui permettre de connaître ses points forts, mais aussi de lui offrir la possibilité de se projeter professionnellement en lui ouvrant les champs des possibles en matière d’orientation.

Nous avons aussi les parents qui bien entendu ont la volonté de suivre assidûment le parcours de leurs enfants et de conserver des archives composées de leurs productions individuelles : textes, dessins, images, films, etc.

Les enseignants, de leur côté, bénéficient d’une vue éclairée des parcours de leurs élèves, et peuvent par exemple proposer une pédagogie différenciée pour leur permettre d’avancer plus efficacement. On parle de « l’enseignement adaptatif » comme l’une des grandes promesses du digital dans le secteur de l’éducation. Grâce à lui, l’enseignant pourrait plus facilement endosser un rôle d’accompagnant afin d’aider l’élève à s’accomplir individuellement.

Les institutions ont, elles aussi, bien sûr, beaucoup à gagner à mettre en place une portabilité des données : les récupérer plus facilement, les agréger, leurs permettrait d’assurer un pilotage maîtrisé des politiques publiques et de mesurer leur impact avec plus de précision.

Enfin, la communauté scientifique et bien entendu les entreprises spécialisées dans les Ed-Tech (les entreprises qui proposent des solutions numériques pour l’éducation et la formation) sont également des acteurs majeurs de cet écosystème. Grâce à la circulation des données, elles se voient offrir une opportunité unique de faire évoluer la recherche en matière de neurosciences et d’Intelligence Artificielle (IA), de développer des solutions innovantes pour « faire parler » les données des parcours éducatifs et proposer des pistes d’amélioration qui n’auraient jamais pu être identifiées autrement.

Ainsi, la portabilité des données implique pour chacun de se réinventer autour de ces nouveaux enjeux tout en permettant l’émergence de nouvelles interactions de confiance au sein d’un système éducatif qui pourrait devenir plus réactif face aux évolutions constantes des besoins éducatifs.

Assurer la portabilité des données d’éducation c’est permettre à chacun de devenir acteur de son orientation

Notre système éducatif applique une logique de notation qui sanctionne les parcours d’études, et qui par construction en fait disparaître leurs richesses. Les données personnelles de chaque élève ou apprenant, sa progression individuelle, ses appétences, ses compétences ou encore l’entièreté de sa production individuelle sont perdues dans un système qui a du mal à prendre en compte l’élève dans son individualité.

Prenons l’exemple de Téo, 3 ans, qui entre à l’école maternelle. Le développement de l’utilisation des outils digitaux à l’école porte à croire qu’il va utiliser de plus en plus des outils numériques, et ce pendant toute sa scolarité. Ses dessins, ses premiers écrits, ses premiers calculs, son apprentissage en langues, ses évaluations, ses examens et toutes les traces de son parcours scolaire puis universitaire seront de plus en plus digitalisées et de moins en moins sous le format papier. Nous le constatons déjà largement au collège et au lycée (pour qui cette période de confinement n’a fait qu’accentuer la prépondérance du numérique dans la diffusion des contenus pédagogiques et la production individuelle des élèves). Les environnements numériques de travail (ENT), ainsi que les applications tierces utilisées dans le cadre de la démarche pédagogique, collectent chaque année une quantité importante de la production de l’élève (voire toute sa production !). Celle-ci en dit beaucoup sur sa personne, sur son profil neurocognitif, sur ce qu’il a appris et ce qu’il n’a pas réussi à apprendre, en combien de temps… L’ensemble des données qui composent le parcours d’apprentissage de Téo deviendra alors une ressource essentielle pour éclairer ses choix de trajectoires et son orientation tout au long de la vie, pour lui, et tous ceux qui l’accompagnent.

Si, jusqu’à présent, nous n’avions pas les moyens technologiques pour répondre à cette ambition, il est tout à fait possible aujourd’hui de le faire très précisément. En tant que fournisseurs de solutions numériques d’orientation, nous observons l’intérêt qu’il y a pour les jeunes à se nourrir du parcours de ceux qui les ont précédés pour formuler leur propre projet professionnel ; ou autrement dit, l’intérêt qu’il y a à pouvoir s’inspirer des données qui décrivent le parcours de ceux qui les ont précédés.

Ainsi, en combinant leurs données personnelles avec celles agrégées et anonymisées des autres, ils découvrent un champ des possibles largement plus vaste que celui qu’ils auraient pu imaginer seuls. Mieux encore, ils découvrent des chemins bien éclairés, peut-être sinueux, mais qui disent tous : « c’est possible, je l’ai fait ». C’est cela la promesse de l’utilisation des données d’éducation : inventer de nouvelles manières d’apprendre, de découvrir, de prendre son futur en main. Pour cela, la donnée doit pouvoir circuler librement et bénéficier à tous dans le respect des règles de confidentialité du RGPD, et au-delà, certainement de règles d’expression des consentements et d’utilisation spécifiques au secteur de l’éducation.

Le carnet d’apprenant : un premier pas vers la numérisation et la sécurisation des données

Il nous faut donc inventer de nouvelles manières de faire circuler ces données et de permettre l’expression du consentement à leur utilisation.

Pour commencer, un système numérisé de certification de l’identité des apprenants, à l’instar du numéro de sécurité sociale par exemple, permettrait l’identification du détenteur de données et la circulation de ses informations dans le respect des règles imposées par le RGPD et des garanties d’objectif de traitement que l’on doit attendre des services liés à l’éducation.
Cet identifiant servirait de point de référence pour rassembler aussi bien les éléments de formation initiale que ceux liés à la formation tout au long de la vie. Comme le suggèrent Catherine Becchetti-Bizot, Guillaume Houzel et François Taddei dans le rapport “Vers une société apprenante” (2017), on pourrait alors envisager un carnet individuel des apprentissages et des compétences tout au long de la vie, qui serait l’équivalent, pour l’éducation et la formation, du carnet de santé, avec le même niveau de sécurisation et de protection des données privées.
Transposé à l’échelle européenne, on peut facilement imaginer un identifiant unique avec une codification internationale qui ouvre la voie à un carnet de l’apprenant européen
(comme c’est déjà le cas avec le projet en cours de « carte étudiante européenne ») et qui faciliterait la mobilité internationale.
Ces carnets d’apprentissage auraient pour objectif de servir au développement personnel, en permettant de mieux se connaître et d’être plus clair sur les compétences que l’on a déjà acquises, à l’orientation, en découvrant ce qu’il reste à apprendre, et à l’insertion, en découvrant ce qui est attendu dans différents métiers et les manières d’acquérir ces compétences. D’autre part, la mutualisation de ces carnets individuels, tout en respectant la vie privée de chacun, permettrait aussi de faire émerger des cartes de connaissances, de compétences et de dresser des parcours de formation personnalisés.

Ces « GPS de la connaissance » aideront les apprenants à se « localiser » dans l’espace des connaissances, à identifier les prochaines étapes de leurs parcours, les personnes et les lieux susceptibles de les aider à progresser ou encore le temps nécessaire pour acquérir des compétences.

Si la portabilité des données d’éducation a le formidable potentiel d’encapaciter les apprenants, et plus largement l’ensemble des acteurs de la communauté éducative, elle doit dans le même temps défendre un numérique de confiance, qui protège, qui sécurise et dont le but ultime ne peut être que celui de permettre à chacun de s’épanouir et de progresser selon ses aspirations profondes.

La data en perspectives. millionroads.com

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